Grandeur défunte (texte intégral)

Publié le par pkremer.over-blog.com

 

J’étais Grand, en ce temps-là ; il m’en souvient encore. Étaient à ma disposition quantité de sbires qui, à tout instant, pour peu que l’envie me prît de leur en enjoindre l’ordre, étaient prêts à commettre les plus atroces forfaits qui se pussent concevoir. Prétendre que jamais je n’eus recours à leurs services serait mentir : quel que soit le désir de quiétude que nous ayons, aussi intense que puisse être le dégoût qu’ils nous inspirent, partout et toujours il nous faut recourir à des méthodes que nous réprouvons pour maintenir l’ordre dans nos États. Et vastes étaient alors mes États ! d’une vastitude qui ne se peut comparer : les Amériques n’étaient, en regard de mes territoires, que le Liechtenstein vu d’un satellite ! Le nombre de sbires attachés à mon service était, on le devine, démentiel. Certes il ne me plaisait guère de recourir à pareille engeance : dès lors qu’on les appelle, ils s’imaginent aussitôt indispensables, se parent de la plus arrogante fierté et deviennent ennemis avant même que l’on ait eu le temps de se les concilier. Oh ! des ennemis sournois, bien sûr, mais en vit-on jamais qui ne le furent ?

Comme tout chef d’État qui se respecte, j’avais, à l’époque de ma Grandeur, ma garde personnelle forte de plusieurs milliers d’hommes. J’avais bien insisté pour n’en point avoir, mais on a beau être Grand, Chef suprême d’un Empire immense, on se doit néanmoins de respecter certaines règles que leur seule transgression suffirait à vous faire détrôner. Je fus donc contraint d’accepter la continuelle présence de ces gens. Partout, ils étaient partout ! Impossible même de sacrifier aux exigences de la nature sans qu’il y en eût un — au moins, parfois deux, voire trois !— qui se trouvât derrière la porte, à l’affût du moindre bruit dénonciateur d’une passagère indisposition aussitôt colportée dans tout l’Empire ! Quant aux ébats qui, d’ordinaire, sauf cas particuliers, se déroulent à huis clos dans le secret de l’alcôve, mieux valait n’y songer point : partout des oreilles, et des yeux ! D’aucuns se crurent même, sur la fin de mon règne, autorisé à me remplacer lors de mes absences nocturnes ! C’est à cette époque que l’idée me vint de rétablir l’eunuquariat pour quiconque désirait entrer dans ma garde impériale : inutile de dire qu’ils se firent rares, les prétendants ! Est-ce ce détail qui fit pâlir mon étoile ?...

Je l’ai dit : la vastitude de mes États était proprement inimaginable. Une telle démesure, on l’aura sans doute compris, impliquait un nombre considérable de coutumes propres à chaque région de mon Empire. Ainsi, non loin de la Capitale (pour qui veut absolument une échelle de grandeur, qu’il sache que là-bas Moscou eût été la banlieue de Paris !) on avait coutume d’offrir aux Grands — Moi et mes ministres — toutes les femmes (j’ai bien dit : toutes, de la plus jeune à la plus rebutante) que les malheureux récipiendaires devaient contenter en une seule nuit, et nos villes étaient surpeuplées ! Ailleurs, c’était tous les mâles qui nous étaient gracieusement offerts, et pas question de faire valoir notre peu de goût pour la chose : représentants de la Nation, nous nous devions de respecter les traditions. Plus au Sud, il nous fallait partager la couche de tous les couples, prendre une part active à leurs ébats (fort heureusement, ici, nous avions le choix : elle ou lui), et c’eût été s’exposer à de grands dangers que de refuser l’honneur qui nous était fait. Dans les premiers temps de mon règne, ces coutumes — pourquoi le nier ?— me plurent grandement ; très vite cependant, je pris la saine habitude de réduire mes déplacements en province : on a beau aimer le plaisir, la luxure, là comme en toutes choses l’indigestion guette.

Cantonné dans ma capitale, je fus bientôt atteint de dépression : cette ville devenue prison dorée ne pouvait que me rendre fou. Car enfin, qu’est-ce qu’un chef d’État — qui plus est de mon espèce, avec de semblables territoires — qui ne peut se déplacer sans encourir les plus vils outrages ? Transformer les coutumes, les abolir par décret ? — c’eût été, je le jure, courir à la mort ! Là-bas, on ne badine pas avec les traditions séculaires : elles sont l’âme du peuple, l’émanation de sa divinité, et quiconque oserait s’y attaquer, fût-il Empereur, s’exposerait à coup sûr aux plus terrifiantes tortures à côté desquelles les supplices chinois font pâle figure. Mon père en fit la fatale expérience, qui voulait moderniser les us et coutumes et le paya de sa vie : après maintes atrocités que les mots ne peuvent rendre, il fut donné en pâture aux pauvres de la ville dans laquelle il avait été condamné, pauvres qui purent ainsi se régaler car il était encore jeune et tendre ! Sanglant épisode de notre sombre histoire qui me valut d’être hissé sur le trône au seuil de l’adolescence.

Non, non, croyez-moi : les traditions, il n’est pas prudent d’y toucher, là-bas. Tenez, ma mère, par exemple, qui refusa de m’initier aux choses de l’amour, violant ainsi une coutume plus que millénaire, que pensez-vous qu’il en advint ? Condamnée pour non respect des Lois, elle fut promenée de ville en ville, offerte à qui désirait en user, du plus noble seigneur au dernier des gueux (et ceux-ci ne furent pas les derniers à en profiter, qui n’avaient pas si souvent l’occasion de souiller une femme, moins encore une reine), jusqu'à ce qu’elle mourût de plusieurs maladies contractées sur ces couches maculées. Aujourd’hui encore, alors qu’un quart de siècle s’est écoulé, elle gît dans un lupanar de la Capitale, pourtant de très loin la ville  la plus propre de l’Empire, où, embaumée, elle se trouve exposée à toutes les insultes posthumes. On me reprochera sans doute de n’avoir pas su, moi l’Empereur, lui éviter pareil outrage : il n’était pas en mon pouvoir, moi, descendant d’un couple maudit, de m’opposer à la volonté populaire, sous peine de mort.

On aurait tort de croire que ces coutumes relèvent d’une quelconque obsession sexuelle : en réalité, ce n’est pas tant le plaisir qui est ainsi recherché (il importe certes, mais très vite lasse plus qu’il n’enchante) que la procréation effrénée. Eh oui ! on est obsédé par l’enfantement ! Il leur faut des enfants en pagaille, et s’ils vénèrent l’inceste, c’est qu’ils croient cet accouplement que votre morale réprouve propre à leur offrir ce qu’ils chérissent au-delà de tout : des anormaux ! Ça vous choquera certainement, mais il faut savoir qu’en ces terres, tout qui possède une tare physique ou mentale (les deux, quel bonheur !) est appelé, grâce à cette richesse, à de très hautes fonctions à la Cour. C’est dire si chaque famille ambitionne semblable honneur !

Au temps de ma splendeur, pas un seul de mes ministres n’était exempt de tares, pas un seul ! Et des ministres, j’en avais à proportion de l’étendue de mes terres : 300 ministres d’État, des centaines de ministres délégués, quelques milliers de secrétaires et autres hauts fonctionnaires ! En fait, tout était prétexte à ministère : la Condition des Escargots, le Droit au Sommeil, au Rêve, à la Luxure, à l’Évasion des détenus, que sais-je encore ? Et tout ministre avait son anti-ministre ! celui de la Justice, par exemple, voisinait avec celui de l’Injustice ; celui de la Défense avec celui de l’Invasion, etc. Ah ! les séances du Conseil des ministres ! Jamais je ne pus, pénétrant dans l’immense salle où débattaient et se battaient mes subordonnés, jamais je ne parvins à réprimer un violent fou rire : l’un des ministres tirait la langue à son voisin, l’autre expédiait des fléchettes, parfois empoisonnées, à son rival (à tel point que je fus bien vite contraint de faire procéder à la fouille de chacun, sans quoi le Palais fût devenu champ de bataille) ; celui-là hurlait telle une bête fauve, celui-ci violait son voisin en toute quiétude ; un autre disparaissait sous la table, nouant consciencieusement tous les lacets qu’il trouvait ; un autre encore, ministre des Incendies, allumait des feux çà et là, au nez et à la barbe de son frère, ministre des Pompiers !... D’autres, plus calmes parce que impotents, confectionnaient avions et bateaux sur papier à en-tête impérial ! On le voit : de décisions, il n’y en avait que fort peu, au Conseil des Ministres !

Ma respectabilité de chef d’État, déjà lourdement entachée par mon ascendance, le fut plus encore par mon refus obstiné de donner à la Nation un héritier au trône. On me suspecta d’antipatriotisme, d’irréligion. Très vite, le personnel du Palais se mit en grève ; seuls me demeuraient fidèles ( ?) les membres de ma garde. Bientôt je ne fus plus nourri, et si je me rendais dans une auberge de la Capitale où l’on voulait encore bien de ma présence, on ne m’y servait que les restes, sans pain ni vin, à un prix exorbitant. Comme je m’en plaignais à mon chambellan, il me répondit le plus naturellement du monde : « Mangez donc Votre chien ou Votre chat ! » et, me voyant indigné : « Vous savez, Majesté, il en est qui ont dû se contenter de pire avec Votre Père ! »

Je patientai, me contentant de ce que l’on voulait encore bien m’accorder, et ce n’était pas repas de roi ! « Qu’importe, me dis-je, ils finiront bien par se lasser : que peuvent-ils faire d’un empereur sans trône ni autorité ? » Las ! c’était faire peu de cas de leur insensibilité viscérale : rien ne pouvait les attendrir, la mort même les laissait de marbre ! Et, une fois de plus, j’en voulus à mon père d’avoir pris le trône d’un empire qui n’était pas le sien : on ne règne pas impunément sur un peuple dont on ignore les mœurs profondes. Quoique furieux, le côté diabolique de ces gens me fascinait : ils avaient mis mon père à mort, l’avaient paisiblement dégusté, et à présent, suprême insolence, menaçaient de laisser le fils crever de faim ! Superbe constance dans l’horreur.

Je quittai la Capitale, confiant, persuadé qu’il se trouverait bien, aux confins de l’Empire, une ville ignorant tout des agissements barbares du Palais et de ses environs. Mais c’était sans compter sur les innombrables messagers qui parcouraient le pays en tous sens, colportant les nouvelles essentielles à la vie de la Nation. Dans une petite cité dont le nom m’échappe, on me refusa l’eau. Dans une autre, je fus conspué, harcelé, menacé dans ma chair, et je ne dus ma tête qu’à la bravoure des mes gardes. Ainsi, de ville en ville, de bourg en bourg, ce ne furent que brimades, cris, coups de feu, attentats, manifestations de mépris, de haine, de totale ignorance de mon rang.

Par matin ensoleillé, fait rare en ces terres maussades, je me réveillai seul, abandonné de mes gardes. Je n’en fus pas autrement surpris : la faim avait eu raison de leur fidélité et ils avaient dû regagner la Capitale où, détachés de moi, nourriture de nouveau leur serait servie. « Bah ! me dis-je, nous allons renoncer à ce foutu métier. »  La frontière était proche, l’asile me serait facilement accordé : il n’est pas un Empereur déchu qui ne trouve refuge en quelque pays ami, alors...

Voulant me lever pour gagner promptement la frontière, il me fut impossible de retrouver mes... jambes ! DISPARUES !... Ah ! ça !... Visiblement il n’en restait rien, hors quelques lambeaux : rongées, rongées jusqu'à l’obscène ! « Quand même, pensai-je, ils eussent pu m’en laisser au moins une ! »

Je fus Grand, jadis ; j’étais Roi, immense était mon royaume, et j’avais deux jambes ! Ça n’a l’air de rien, deux jambes, c’est un bien que beaucoup possèdent, que beaucoup mésestiment, mais ça vaut tous les palais, tous les empires du monde, — parole d’Empereur déjambé !

 

© 1989 Patrick Krémer & Taille Réelle.


 

 

 

 

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